27 novembre 2008

Rêve de la fin

portrait Brendan McFarlane et Jennifer McCann. Anciens de l’IRA, aujourd’hui membres du Sinn Féin, ils ont bien connu Bobby Sands, mort des suites d’une grève de la faim en 1981 et sujet du film «Hunger».

Jennifer McCann et Brendan McFarlane sont irlandais. Elle est brune et discrète. Il a les cheveux blancs, parle sans frein, mais ne se livre pas. Ils ont les joues roses et les yeux bleus. Ils sont amis, républicains, anciens de l’IRA (Armée républicaine irlandaise), membres du Sinn Féin. Ils ont connu au plus près Bobby Sands, mort après soixante-cinq jours de grève de la faim le 5 mai 1981. Ils ont eu plusieurs vies.

On pourrait commencer leur histoire là. Jennifer n’est pas dans ce café parisien, elle n’a pas encore 47 ans. Elle en a 15 ou 16 quand elle rencontre Bobby Sands à Belfast. «Sa famille habitait à deux rues de la mienne. Il travaillait pour la communauté. Je me souviens qu’il était déjà dynamique, un peu à part, toujours la guitare à la main. Il nous inspirait.» A 18 ans, Jennifer a déjà été arrêtée à cinq reprises. Quelques heures après l’une de ces interpellations, elle reçoit au parloir un mot de Bobby. «J’ai appris que tu étais en prison, je suis désolé. S’il y a quoi que ce soit que je puisse faire…» Quand il lui écrit, voilà plusieurs mois que Bobby Sands et ses camarades emprisonnés dans le camp de Long Kesh ont commencé la Blanket Protest - ils vivent nus sous une couverture, car ils refusent les vêtements destinés aux droits communs. Ils réclament le statut de prisonniers politiques qu’on leur a retiré en 1976 - puis c’est la Dirty Protest - les matons leur ayant confisqué les tinettes dans les cellules, ils se tiennent dans leur pisse et leur merde, dont ils tapissent les murs. «Bobby était comme ça», dit-elle en baissant le regard.

Brendan McFarlane, surnommé «Bik», n’est pas encore le musicien militant d’aujourd’hui, ce presque sexagénaire intense et amène. Il a côtoyé Sands plusieurs années à Long Kesh. «Il nous disait d’écrire comme lui le faisait sans cesse. Des poèmes, des chansons, des articles. Un jour, j’ai écrit un texte pour un journal républicain. Il l’a lu et m’a dit : "putain, c’est vraiment trop sentimental" et m’a ordonné de le jeter avec mes déchets dans un coin de ma cellule. Je l’ai fait. J’ai réécrit des idées simples et directes. "Ça, c’est brillant, putain".» Et l’ancien prisonnier de s’esclaffer avant de reprendre : «Il avait une mémoire prodigieuse, nous racontait les livres qu’il avait lus. Nous apprenait le gaélique et même un peu de français. C’était un penseur poétique.» Des années après, Jennifer et Brendan n’admirent pas l’homme. Ils le respectent.

On pourrait commencer leur histoire là. Dans les années 80, Brendan est en prison à vie pour l’attaque d’un bar qui sert de quartier général à la milice loyaliste de l’Ulster Volunteer Force. Cinq personnes sont tuées, dont quatre civils. Mais il est «du genre qui fait des tunnels, du genre qui s’échappe», comme il dit sans malice. Après une première tentative, il participe à «la grande évasion» de 1983 qui voit trente-huit républicains fuir Long Kesh ; dix-neuf seront rapidement repris. Lui sera arrêté aux Pays-Bas en 1986. Dans son récit, ce ne sont que des épisodes. Il a été trop marqué par tous pour s’arrêter sur un seul.

Jennifer aussi est prisonnière alors. Condamnée à vingt ans pour une embuscade contre des policiers, elle est détenue à la prison pour femmes d’Armagh. Elle participe à la No Wash Protest - la grève de l’hygiène - comme les hommes de Long Kesh. Au bout de dix ans, elle est libérée. «Je n’ai pas de regrets. J’ai connu tant de bons amis. J’en ai perdu aussi beaucoup.» Elle s’interrompt. Elle ne rechigne pas à se raconter mais parle des siens plutôt que d’elle.

On pourrait commencer leur histoire là. Le 9 avril 1981, Bobby Sands est élu à Westminster. Il est déjà très affaibli. Il mourra moins d’un mois plus tard. A 27 ans. Il y a vingt-sept ans. Son agonie occupe la dernière partie de Hunger, premier long-métrage de l’artiste contemporain anglais Steve McQueen. Tout y est bleu et glacé comme le sang. Le film est une réussite totale, dense et aérien, compact et rêveur. Violent. «Puissant», dit Brendan McFarlane qui est à Paris avec Jennifer pour une projection en avant-première. «Grâce au film, la presse anglaise a enfin admis que ça s’est passé ici. Ce n’est pas Guantánamo ou Abou Ghraib. C’est un grand pas pour nous», dit Jennifer. Brendan n’a pas été pas gréviste. Choisi par Bobby Sands pour prendre sa suite comme officier commandant de Long Kesh - «parce que toi, tu me laisseras mourir», avait dit Sands -, il désignera l’un après l’autre les neuf républicains volontaires qui mourront eux aussi, avant que la grève ne soit suspendue fin 1981.

On pourrait commencer leur histoire là. Jennifer est née en 1960 dans une famille pauvre. Comme Bobby Sands, elle a grandi dans un quartier unioniste - son père est protestant, sa mère catholique - et a connu les moqueries, les brimades, la violence infligée aux enfants qui portent l’uniforme de l’école catholique. L’un comme l’autre déménageront dans un quartier républicain. Mais le souvenir du tabassage d’un volontaire de l’IRA la pousse à devenir membre de Cumann na mBan, le mouvement de jeunes femmes de l’IRA. Comme une évidence, «puisque l’on baignait dans cette lutte depuis l’enfance».

Pour Bik aussi, ce fut «un choix évident». Mais pas immédiat. Entre 15 et 17 ans, le jeune Brendan étudie au Pays de Galles… pour devenir prêtre. «Ma famille était catholique, mais pas républicaine.» Issu lui aussi d’un milieu populaire, il renonce au séminaire pour intégrer l’IRA en 1969. Aujourd’hui, il «n’en discutera avec personne», mais il a perdu la foi. Jennifer non.

On pourrait commencer leur histoire là. Jennifer McCann a été élue en 2007 à l’Assemblée locale d’Irlande du Nord, sous les couleurs du Sinn Féin. «Il faut que toutes les parties reconnaissent leur responsabilité dans le conflit. Le mouvement républicain l’a fait. Une partie des protestants aussi. Par contre, les Britanniques disent : "Nous n’avons fait que maintenir l’ordre en Irlande du Nord." Il faut qu’ils franchissent le pas. A la fin, les victimes sont toutes des victimes.» Jennifer est mariée avec un ancien prisonnier républicain et mère de trois jeunes enfants. Elle écoute de la musique irlandaise et le disque lyrico-pop Il Divo. Elle lit des romans. En ce moment un ouvrage sur Genghis Khan.

Brendan McFarlane est sorti de prison en 1997. Aujourd’hui, il est aussi connu pour son rôle comme conseiller politique du Sinn Féin que comme musicien. Avec son groupe Tuan, il joue de la musique irlandaise. Populaire, mais pas traditionaliste. Il est marié et père de trois enfants. Pour eux, il parle «de finir le business» avec les protestants et les Britanniques. «Nous, on se dit qu’on a eu raison avec la grève de la faim au vu du processus et de l’histoire.» Depuis mai 2007, le gouvernement d’Irlande du Nord est codirigé par les républicains et les unionistes.«Tous les jours, on se dit que le sacrifice de Bobby ne doit pas être oublié. Pour nous, c’était hier.» Jennifer et Brendan, comme tous les membres du Sinn Féin, touchent le même salaire. Les primes d’élus sont reversées au parti pour ses actions. Ils suivent la ligne, comme avant. Ils ne la subissent pas. Ils la portent. Ils l’incarnent.

Jennifer McCann et Brendan McFarlane sont irlandais. Ils ont eu plusieurs vies. On pourrait commencer leur histoire maintenant.

FRANÇOIS MEURISSE

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