10 août 2005

Paix introuvable en Irlande du Nord

TROIS ans après la signature de l’accord du vendredi saint, la construction de la paix en Irlande du Nord bloque toujours sur les mêmes points : démilitarisation, réforme de la police, désarmement des paramilitaires. En position de force, les unionistes rechignent à partager le pouvoir. L’Armée républicaine irlandaise (IRA) s’est déclarée prête, début mars, à négocier son désarmement. Juge et partie plus qu’arbitre, Londres appelle le premier ministre protestant David Trimble à faire un geste. Dans la province, si une culture de paix s’est installée, de vastes zones de tensions perdurent

L’hélicoptère de combat stationne à 15 mètres au-dessus de Crossmaglen, 3 000 âmes. Depuis la porte latérale de l’engin, un soldat pointe une mitrailleuse. Dans un rugissement, l’appareil regagne la caserne surplombant le village : un bunker, surmonté d’une tour de trente mètres hérissée de micros et de caméras infrarouges. « C’est Big Brother, ici. » Declan, un commerçant de quarante ans, est en colère, comme la grande majorité des habitants du South Armagh. « Quand nous avons voté pour l’accord du vendredi saint (1), nous pensions qu’ils partiraient. Mais rien n’a changé. »

L’autorité britannique n’a jamais été la bienvenue dans le South Armagh. Lors de la partition de l’Irlande en 1920, ce bastion de l’Armée républicaine irlandaise (IRA), sur la route entre Dublin et Belfast, s’est retrouvé au Nord. A partir de 1968, le conflit a pris ici la tournure d’une guérilla rurale, transformant les collines du South Armagh (24 000 habitants, 15 kilomètres de rayon) en piège mortel : 123 soldats et 42 policiers du Royal Ulster Constabulary (RUC) y ont péri. L’armée n’a trouvé un salut relatif que dans les airs : ses déplacements s’effectuent par hélicoptère. La contrée est quadrillée par des milliers de soldats - un pour huit habitants - répartis dans trente tours de guet.

Le South Armagh est la région la plus militarisée d’Europe de l’Ouest. Une débauche de moyens qui, jusqu’au cessez-le-feu, n’a jamais ralenti le rythme des opérations de l’IRA. Pas plus que le silence des armes de l’organisation n’a ralenti celui des activités de l’armée. Officiellement, cette dernière lutte contre les dissidents républicains de la Real IRA, auteurs du carnage d’Omagh (trente et un civils tués par une voiture piégée en août 1998). Mais ce groupe n’est pas basé dans le South Armagh.

La présence ostensible et agressive des soldats exaspère la population. « Nous avons contacté Londres, explique Declan, qui plaide à travers le monde pour la démilitarisation du South Armagh. On nous répond que seule l’armée décide. L’IRA n’a pas tiré un coup de feu depuis trois ans : aux Britanniques de respecter leur partie du contrat ! » A l’instar d’autres conflits, l’armée semble obéir ici à des priorités différentes de celles des politiques. L’état-major souhaiterait diviser les républicains qu’il ne s’y prendrait pas autrement. La presse locale bruisse de rumeurs, toujours démenties par le Sinn Fein, d’une défection de la « brigade » locale de l’IRA vers la Real IRA.

A quelques dizaines de kilomètres de Crossmaglen la républicaine se trouve Portadown la loyaliste. Une autre Irlande du Nord. Un bourg de 28 000 habitants, catalyseur de toutes les tensions :

- conflit de classes : le centre-ville est unioniste, la banlieue défavorisée républicaine, et longtemps les usines ont favorisé les protestants dans leurs embauches ;

- conflit identitaire : berceau de l’ordre d’Orange, une organisation réactionnaire créée il y a deux siècles pour défendre la suprématie protestante, Portadown accueille chaque 12 juillet une marche loyaliste controversée à travers le quartier catholique de Garvaghy Road ;

- conflit paramilitaire : la milice protestante Loyaliste Volunteer Force (LVF), y règne. Emmy (2), une résidente de Garvaghy Road, s’oppose à la marche au sein d’une association. « Je vis dans la peur, témoigne-t-elle. Quand j’allume le contact de ma voiture, je ferme les yeux. Et j’attends. » En mars 1999, Rosemary Nelson, avocate des résidents, a péri dans l’explosion de son véhicule, piégé par des paramilitaires. De sérieux soupçons de collusion pèsent sur des éléments de la RUC.

« Anthony Blair parle du train de la paix, commente Emmy. Il ne s’est pas arrêté à Portadown. » Trois ans après l’accord du vendredi saint, les catholiques sont, de fait, toujours interdits de séjour dans le centre-ville : la LVF n’a jamais diminué sa pression sectaire, y compris sur les protestants modérés. « Des unionistes nous ont exprimé leur soutien. Mais ils ne peuvent rien faire. Eux aussi ont peur », assure Emmy. A Belfast, M. Paul Bew, un universitaire unioniste, confirme : « J’ai parlé de Portadown à David Trimble. » Le premier ministre d’Irlande du Nord a qualifié la situation de « purification ethnique, y compris contre les protestants modérés ». « Trimble devrait agir à Portadown », estime M. Paul Bew.

Embellie économique

MAIS en est-il capable ? Lui-même orangiste, M. Trimble reste prisonnier de l’aile droite de son parti, l’Ulster Unionist Party (UUP). Pour beaucoup de protestants, ces marches, commémoration festive de la victoire du roi Guillaume d’Orange sur les Irlandais catholiques en 1690, représentent l’acte fondateur de leur identité. « Cette route appartient à tous », estime M. Steven King, jeune conseiller de M. Trimble. Aux yeux des catholiques, ces processions sont l’expression de la domination politique et sociale tricentenaire des unionistes. Le fait religieux n’est, à leur yeux, qu’un mécanisme de contrôle. L’accord de paix n’a rien changé à Portadown. Cet été, comme tous les étés, la ville connaîtra sans doute son lot de violences confessionnelles.

Plus au nord, Belfast panse ses plaies. La fin des attentats de l’IRA a permis l’avènement rapide de la société de consommation. Ses habitants découvrent le shopping. « Depuis 1990, l’Irlande du Nord bénéficie de la plus forte croissance de toutes les régions du Royaume-Uni, déclare M. Liam O’Ruairc, de l’Industrial Development Board (IDB). La province a enregistré une augmentation de sa production industrielle de 35,5 % en dix ans, comparé à 4,6 % pour l’ensemble du Royaume-Uni. » La toute relative paix civile est synonyme d’embellie économique : les investissements étrangers ont plus que doublé en un an pour atteindre 4 milliards de francs, surtout dans les technologies de pointe, et le chômage, qui culminait à 17,2 % en 1986, est tombé aujourd’hui à 5,8 % (3). L’Ulster est cependant loin des performances de la République d’Irlande et de ses 11 % de croissance annuelle. L’économie de l’île continue de pâtir de sa partition : hinterland naturel, le Sud n’est que le cinquième partenaire commercial du Nord (4).

Des quartiers entiers de Belfast et de Derry restent loin de cette prospérité : le chômage y dépasse souvent les 50 %. Ces communautés, toujours séparées par des « murs de la paix », sont les fiefs des paramilitaires. Là aussi, les accords de paix restent virtuels : dans le nord de Belfast, comme dans certains bourgs majoritairement protestants du nord-est de la province, presque chaque nuit des maisons catholiques sont attaquées aux cocktails Molotov par des membres supposés de l’Ulster Defense Association (UDA), une milice loyaliste officiellement ralliée au cessez-le-feu. Depuis février 2001, l’armée britannique patrouille la nuit dans les rues des quartiers nord de Belfast pour mettre fin à cette sorte de purification ethnique. Les paramilitaires contrôlent de facto des zones entières de la province, se livrant à toutes espèces de trafics. En août 2000, un conflit entre deux milices protestantes, l’UDA et l’Ulster Volunteers Force (UVF), a provoqué à Belfast la mort de sept paramilitaires et l’exil de 1 500 personnes.

L’Irlande du Nord n’est pas en paix, mais le conflit a changé de dimension. Après des troubles généralisés opposant deux identités politiques polarisées, la situation a évolué, depuis le cessez-le-feu et les accords du vendredi saint, en une juxtaposition de situations locales différentes, variant de la quiétude mixte du centre de Belfast et de quelques autres cités à la terreur sectaire de Portadown, en passant par l’Etat policier du South Armagh. Une culture de paix prévaut cependant : la grande majorité des habitants, s’ils se côtoient encore peu - 75 % vivent dans des quartiers peuplés à 90 % de leur coreligionnaires -, aspirent désormais à un quotidien débarrassé de la guerre.

Condamnés à vivre ensemble, pessimistes quant à une résolution définitive de leur conflit, ils s’efforcent d’en transformer la forme par un dialogue constructif. La sécularisation des jeunes générations devrait contribuer à un - lent - rapprochement. Le rapport à la violence s’est modifié : « En 1968, explique Richard English, professeur de science politique à l’université de Belfast, qui se définit comme unioniste progressiste, les catholiques étaient des citoyens de seconde classe. L’Etat les discriminait, les loyalistes les attaquaient. L’IRA était à leurs yeux une armée alternative (capable de les protéger). Désormais, les catholiques disposent d’autres ressorts que la violence pour assurer le changement social. » En effet, même si leur taux de chômage reste près du double de celui des protestants (5), « une forte classe moyenne et supérieure catholique se constitue. La démographie du Nord et l’économie florissante du Sud vont dans le sens d’une réunification ».

Les républicains du Sinn Fein, en reconnaissant de facto que l’Irlande ne sera réunifiée qu’avec le consentement d’une majorité des habitants des six comtés du Nord - le « veto unioniste » -, ont fait une concession idéologique majeure, contraire à tout ce qu’ils avaient soutenu auparavant et à leur ethos. Cela au prix de dissensions internes que la faible concrétisation de l’accord exacerbe : l’influence des dissidents de la Real IRA et de la Continuity IRA semble progresser. Aux législatives de mai 2001, une liste conduite par Mme Marion Price, porte-parole de Real Ira, va même se présenter contre M. Gerry Adams dans son fief de Belfast-Ouest, avec la volonté d’évaluer ses forces. De plus, des figures de l’IRA, opposées à l’accord comme à la reprise de la « lutte armée », multiplient les critiques. « Le Sinn Fein a accepté la partition et va gérer les six comtés pour Londres. Inacceptable », proclament les anciens « volontaires » : MM. Brendan Hugues - un des fondateurs de l’IRA actuelle -, Tommy Gorman et Anthony McIntyre. Les tensions sont réelles au sein du mouvement républicain : au lendemain de cet entretien réalisé à son domicile, M. McIntyre a été agressé et menacé de mort.

« Nous avons gagné, analyse l’unioniste Steven King. Nous gardons notre droit de veto, nous pouvons faire des concessions. » Pour les partisans du premier ministre nord-irlandais, la seule garantie d’une pérennisation de l’Irlande du Nord réside dans la réforme, dans le partage du pouvoir avec les catholiques. Cette volonté rencontre cependant des résistances : « Les unionistes ont tendance à s’opposer à un changement qui va à leur encontre », reconnaît M. Richard English. Nombre de protestants ont développé une culture d’assiégés dans une île majoritairement catholique. Leur identité se définit par opposition à un monde perçu comme hostile : les catholiques du Nord, la République, Londres, le lobby irlandais américain. Chaque concession leur apparaît comme un pas supplémentaire vers la réunification et la fin de leur singularité, d’où leur intransigeance. Beaucoup refusent la réforme de leur police, la RUC, à 92 % protestante : « Réformer la RUC signifie pour certains reconnaître ses abus passés et donc apporter une légitimité a posteriori à la violence de l’IRA contre ses agents, analyse M. Richard English. Mais la police incarne la légitimité d’un Etat au quotidien. Quand la police sera légitime aux yeux des deux communautés, l’existence du Nord sera garantie. »

Née de la décolonisation de l’Irlande, l’entité politique du Nord a vu se construire un pouvoir assurant aux protestants une hégémonie. L’implication de la Grande-Bretagne, encore aggravée par la tutelle de Londres depuis le 24 mars 1972, crée une responsabilité historique que M. Blair ne peut éluder. Il ne peut récupérer les bénéfices politiques de l’accord de paix sans appliquer le texte. Le Sinn Fein a renoncé à la réunification par la violence et se contente, comme les nationalistes modérés du SDLP, d’un partage du pouvoir. Au premier ministre britannique de faire admettre aux unionistes les plus conservateurs que le temps de la loi du plus fort est révolu.

LE MONDE DIPLOMATIQUE | avril 2001   Cédric Gouverneur

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