Mordicus


Belfast : troisième nuit de violences entre catholiques et protestants

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Mercredi soir, une troisième nuit consécutive de violences a troublé Belfast. La question communautaire semble toujours centrale, et les heurts qui opposent catholiques et protestants sont "les pires depuis bien longtemps" selon le directeur-adjoint de la police d’Irlande du Nord cité par l’AFP.

Tout a (re)commencé dans la nuit de lundi à mardi,lorsque des hommes masqués s’en sont pris à des habitations de Short Strand, une enclave catholique dans une zone protestante de Belfast. Entre 400 et 500 personnes se sont alors affrontées. Les violences se sont poursuivies pendant la nuit de mardi, puis pendant celle de mercredi, faisant plusieurs blessés. Protestants et catholiques se renvoient la responsabilité de ces troubles, tandis que l’inquiétude des autorités grandit. 

Cette nouvelle flambée s’inscrit dans une longue suite d’affrontements qui ont agité l’Irlande du Nord depuis la fin des années 60 jusqu’aux accords de paix dits "du Vendredi saint" ou "de Belfast" de 1998, et qui ont fait environ 3500 morts. Pendant presque 30 ans, des nationalistes, majoritairement catholiques, se sont opposés aux unionistes (partisans du maintien de l’Union entre l’Irlande du Nord et la Grande-Bretagne) de confession protestante. 

Historiquement, les causes de ces affrontements sont bien entendu extrêmement complexes et multiples, mais le sentiment réel d’infériorité et de ségrégation des catholiques dans les années 60 par rapport à la majorité protestante issue des anciens colons britanniques en Irlande du Nord est un des facteurs majeurs du conflit. Les catholiques vont d’abord manifester pacifiquement, en se servant de la désobéissance civique par exemple, mais l’intransigeance des dirigeants protestants va durcir les oppositions à partir des années 70, et les liens avec la Grande-Bretagne et l’Irlande du Sud vont encore compliquer la situation. Des groupes paramilitaires vont émerger dans les deux camps, et les attentats et les assassinats vont coûter la vie à de nombreux civils dans l’un des derniers conflits qui agitent encore l’Europe occidentale. 

Depuis les accords de paix de 1998, les actes violents et le nombre de morts ont considérablement baissés, mais les tendances politiques les plus extrêmes sont encore très largement présentes au sein des institutions. Quant aux deux communautés, nationalistes-catholiques d’un côté et unionistes-protestants de l’autre, elles restent profondément marquées par leurs antagonismes qui clivent encore la société nord-irlandaise.

Elise Féron*, spécialiste du conflit en Irlande du Nord, nous explique : "le regain de tension que l’on observe ces derniers jours est à la fois lié à un contexte spécifique, celui de la saison annuelle des parades, et en même temps à des éléments plus généraux relatifs aux difficultés rencontrées par le processus de paix. D’une part, la tension est toujours très forte lors de la saison des parades orangistes, en particulier lorsque ces dernières empruntent des routes situées dans des quartiers nationalistes (catholiques). D’autre part, ces émeutes interviennent alors que les groupes paramilitaires loyalistes (protestants) semblent connaître un regain d’activité depuis quelques mois. Ce regain d’activité est lié aux frustrations accumulées depuis la signature des accords de paix de 1998, qui certes ont permis la mise en place d’institutions de partage du pouvoir, mais qui ont également révélé leurs limites quant à leur capacité à générer une véritable réconciliation au niveau local".

Quant à la question religieuse, elle est loin d’avoir disparue. Selon Elise Féron*, "la religion en Irlande du Nord sert de marqueur social et politique, dans le sens où l’appartenance religieuse préfigure l’appartenance communautaire et politique. Cette imbrication date de l’époque de la colonisation, moment où l’opposition colons - colonisés s’est cristallisée autour de l’opposition religieuse. Par ailleurs, la religion sert encore aujourd’hui, pour un certain nombre de partis, de base idéologique ; par exemple, nombre de protestants, et notamment ceux qui soutiennent le parti unioniste radical DUP, expriment leur anticatholicisme en des termes théologiques, et non pas politiques. Les Églises en Irlande du Nord jouent ainsi un rôle central non seulement au niveau de l’identité de chaque communauté, mais également en tant qu’actrices du conflit. Ceci dit, il ne semble pas que les émeutes récentes aient eu un caractère religieux". 

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Belfast: deux nuits de violences

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Des émeutes ont opposé mardi soir protestants et catholiques à Belfast, pour la deuxième nuit consécutive

Un photographe de presse a été atteint par une balle à la jambe en marge des heurts, et deux autres personnes ont été blessées.

Selon la police, 700 personnes ont lancé pétards, cocktails Molotov et autres objets dans le quartier de Newtonards. Lundi soir, deux personnes avaient déjà été blessées par balles dans une première nuit d'émeutes.

Mardi soir, quelque 500 personnes, dont une majorité de jeunes, étaient présents dans le quartier de Short Strand, une enclave catholique au coeur de la partie Est, protestante, de Belfast. La police a riposté aux émeutiers avec des tirs de grenades.

La chaîne locale de télévision UTV a annoncé l'hospitalisation dans un état grave d'un homme, le crâne fracturé par un parpaing. De plus, un policier a été blessé à l'oeil après que les manifestants ont tenté à plusieurs reprises d'"aveugler" les policiers avec des stylos-laser, selon la police.

Ces émeutes, "les pires" depuis plusieurs années selon la classe politique locale et la police, interviennent au début de la saison des défilés de la communauté protestante, sources potentielles de conflit.

La police accuse des membres de l'UVF, un groupe paramilitaire pro-britannique, d'avoir provoqué cette éruption de violence.

L'accord de paix de 1998 a mis fin aux affrontements entre les groupes républicains catholiques qui souhaitent l'union de l'Irlande du Nord avec la République d'Irlande et les unionistes protestants qui veulent continuer d'appartenir au Royaume-Uni.

En une trentaine d'années, le conflit a fait environ 3.500 morts.

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09 mars 2009

Attaque en Irlande du Nord

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08 mars 2009

l'IRA-véritable revendique l'attaque contre une caserne britannique

Deux soldats ont été tués dans une attaque à l'arme à feu contre une base de l'armée britannique en Irlande du Nord, a indiqué la police. Quatre autres personnes, dont deux militaires, ont été grièvement blessées.

L'attaque a eu lieu à l'état-major du génie à Masserene, dans le comté d'Antrim, au nord-ouest de Belfast. Quelque 30 à 40 coups de feu auraient été tirés.

Le député unioniste Jeffrey Donaldson a déclaré à la BBC que des hommes armés de mitraillettes avaient sans doute pénétré dans la caserne en se faisant passer pour des livreurs de pizza.

"Cela rappelle terriblement les conséquences du terrorisme. On a eu cela dans le passé et personne voulait que cela arrive de nouveau en Irlande du Nord", a-t-il ajouté.

L'Ulster a connu 30 ans de violences confessionnelles entre les républicains catholiques de l'Armée républicaine irlandaise (IRA) et les paramilitaires unionistes protestants qui ont fait 3500 morts environ de 1969 à 1998. Ces "troubles" ont pris fin avec les accords de paix de 1998, dits du Vendredi saint.

Mais des groupes dissidents se sont formés et la province reste le théâtre de violences sporadiques. En janvier, une bombe a été désamorcée à Castlewellan, une ville située à 50 kilomètres au sud de Belfast. Un groupe républicain dissident en a revendiqué la responsabilité.

La fusillade survient en pleine polémique sur l'éventuel retour en Irlande du Nord des forces spéciales britanniques chargées de réunir des renseignements sur la mouvance républicaine dissidente.

LONDRES - L'IRA-véritable, branche dissidente de l'Armée républicaine irlandaise (IRA), a revendiqué dimanche auprès d'un quotidien de Dublin l'attaque contre une caserne britannique en Irlande du Nord, qui a causé la mort de deux soldats, a annoncé le journal.

Suzanne Breen, journaliste au quotidien irlandais The Sunday Tribune, a expliqué à la chaîne de télévision britannique BBC avoir reçu un appel d'un homme qui a revendiqué l'attaque au nom de la brigade South Antrim de l'IRA-véritable.

Il a usé du mot de code destiné à authentifier ce type de message. "Il n'a présenté aucune excuse pour avoir attaqué les soldats britanniques à la base de Massereene et les hommes qui leur livraient des pizzas", a-t-elle indiqué.

L'homme a qualifié les livreurs de pizzas, pris sous le feu des assaillants en même temps que les soldats à leur arrivée à la base, de "collaborateurs" avec la Couronne britannique, a précisé Mme Breen.

"Il a dit que des détails supplémentaires sur l'attaque seraient fournis dans les jours à venir", a-t-elle ajouté.

Depuis l'attaque samedi soir, les différents groupes républicains dissidents, opposés au processus de paix et à l'origine d'une recrudescence de la violence dans la province ces derniers mois, étaient pointés du doigt.

L'IRA-véritable, né en octobre 1997 d'une scission avec l'Armée républicaine irlandaise (IRA), est le plus important de ces groupes. Il s'est fait connaître en commettant le 15 août 1998 l'attentat d'Omagh, le plus sanglant en trente ans de conflit avec 29 morts.

L'IRA, la principale milice catholique d'Irlande du Nord, a renoncé à la violence et démantelé son arsenal en 2005.

Samedi soir, des hommes lourdement armés ont attaqué le quartier général d'un régiment du génie à Massereene, dans le comté d'Antrim, à environ 25 km au nord-ouest de Belfast.

Le ministère britannique de la Défense a confirmé le décès de deux soldats. La police nord-irlandaise (PSNI) a précisé que quatre personnes - deux militaires et deux livreurs de pizzas - avaient été blessées. L'une d'entre elles est dans un état critique.

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27 novembre 2008

Belfast préfère oublier ses "troubles"

C'est un multiplexe où l'on vend des tickets pour les derniers produits hollywoodiens et des nachos au fromage fondu, comme dans n'importe quelle ville moyenne du Royaume-Uni. Ce 16 octobre, il faut pourtant fouler un tapis rouge pour accéder à l'entrée du Movie House, sur Dublin Road, à Belfast. Les télévisions et radios locales se sont déplacées, deux policiers viennent jeter un coup d'oeil dans le hall du cinéma : l'atmosphère est celle d'une avant-première provinciale, rien ne laisse deviner que le film que l'on va projeter ce soir-là revient sur l'un des épisodes les plus douloureux de l'histoire de l'Irlande du Nord.

Hunger, premier long métrage du plasticien londonien Steve McQueen, fait revivre et mourir à nouveau Bobby Sands, le militant républicain de l'IRA, condamné à quatorze ans de prison pour détention d'armes, mort le 5 mai 1981 à 27 ans, après 66 jours de grève de la faim. Sur les murs de Falls Road, l'artère principale du quartier catholique, la plupart des fresques à la gloire de l'IRA, l'Armée républicaine irlandaise, ont cédé leur place à des images plus consensuelles, comme celle qui évoque une grève unitaire des ouvriers protestants et catholiques, au début du siècle dernier. Mais le visage de Bobby Sands, une tête de gamin aux longs cheveux roux, est toujours là. Et son nom est toujours honni par nombre de protestants.

Hunger a été présenté dans les festivals de Cannes (où il a remporté la Caméra d'or, qui récompense le meilleur premier film) et de Toronto. Pour Steve McQueen, cette première à Belfast est la plus périlleuse, la plus angoissante. Lui, le jeune Londonien (il avait 11 ans quand Bobby Sands est mort) est venu tourner son film en Irlande du Nord, avec des acteurs et des techniciens de la région à qui il a demandé de faire revivre les "troubles", cette période de plus de trente ans, qui semble comme effacée des rues de Belfast. Ce soir-là, il doit affronter les anciens combattants et les survivants, les jeunes gens qui veulent comprendre. Ceux qui veulent oublier sont allés voir Tonnerre sous les tropiques, de Ben Stiller, dans la salle d'à côté.

Hunger est un film difficile, parce que le regard de Steve McQueen ne cille jamais : qu'il montre le "dirty protest" (la grève de l'hygiène menée par les détenus républicains qui exigeaient qu'on leur rendît le statut de prisonnier politique), les passages à tabac infligés par les gardiens protestants, l'assassinat de l'un de ceux-ci sous les yeux de sa mère par des tueurs de l'IRA et, enfin, la déchéance physique de Bobby Sands pendant sa grève de la faim. Pourtant, pas un spectateur n'est sorti de cette salle dans laquelle s'étaient retrouvés aussi bien des célébrités locales (un joueur du XV de rugby irlandais, des membres du gouvernement d'Irlande du Nord), des notables de la ville et de la province, des professionnels de la petite industrie locale du cinéma que d'anciens grévistes de la faim.

A la fin de la projection, la BBC d'Irlande du Nord a organisé un débat avec le metteur en scène, les acteurs, les producteurs de Film Four, filiale cinéma de la chaîne britannique Channel Four. La présentatrice demande à Michael Fassbender comment il a procédé pour maigrir autant, à Steve McQueen s'il est heureux d'être à Belfast. Jamais la conversation ne vient sur la portée politique du geste de Bobby Sands, sur les buts et les méthodes des deux camps, au long d'un conflit qui a fait 3 500 morts entre 1969 et 2001.

On pense à l'autre grand film sur les "troubles", réalisé par Alan Clark en 1989. On y voyait des hommes déambuler dans une ville, échanger des propos anodins avant d'abattre des victimes anonymes et de prendre la fuite. Clark avait appelé son film Elephant, faisant référence à l'expression "un éléphant dans notre salon", que tout le monde voit mais dont personne ne parle. En ce soir de première de Hunger, la guerre civile tient le rôle de l'éléphant.

Pendant la réception qui suit, les langues se délient. La fête est organisée dans une galerie d'art contemporain d'Ormeau Baths installée dans d'anciens bains publics victoriens. Le lieu témoigne aussi bien de la vitalité culturelle de Belfast que de l'embourgeoisement de la ville. A l'exception du mur anti-explosions qui entoure toujours le palais de justice, les signes des "troubles" ont disparu. Voilà dix ans que la façade vitrée du Waterfront Hall domine les quais, signe que l'on n'a plus rien à redouter des artificiers de l'IRA.

Dans les salles d'Ormeau Baths, Laurence McKeown est très sollicité. En 1981, il a fait la grève de la faim pendant 70 jours et n'est en vie aujourd'hui que parce que ses parents ont permis qu'il soit nourri alors qu'il était tombé dans le coma. "J'étais un peu inquiet quand j'ai appris qu'un type de Londres allait faire un film sur ce sujet, même s'il était noir", dit-il en riant à moitié.

Laurence McKeown a lui-même réalisé un film sur The Maze, "le labyrinthe", surnom donné à la prison de Long Kesh où sont morts les dix grévistes de la faim de 1981. Quand on lui demande si ces hommes sont morts en vain, il répond dans un grand sourire "c'est une question stupide. Il n'y avait pas de troisième voie entre la grève de la faim et la reddition face au gouvernement de Margaret Thatcher. Tous ceux qui sont morts voulaient vivre", ajoute-t-il. Il finit par une petite pique dont on ne sait pas bien si elle est dirigée contre l'acteur ou son modèle : "Bobby Sands ne ressemblait en rien à Michael Fassbender, il était petit et fluet", alors que l'acteur est d'une stature imposante.

Le pasteur presbytérien John Dunlop est l'une des seules personnalités protestantes à avoir assisté à la projection. Il interrompt une discussion avec Pat Sheehan, un autre ancien gréviste de la faim. Le révérend Dunlop est en colère : "L'IRA a causé d'énormes souffrances chez les gens, dit-il. Samedi dernier, j'ai célébré une cérémonie pour 27 veuves dont les maris avaient été abattus par les provos (c'est par cette appellation que les protestants désignent les membres de l'IRA provisoire). Mais qui fera un film sur elles ? Elles ne sont pas sexy, l'IRA est sexy." Le pasteur reconnaît des qualités esthétiques au film de Steve McQueen mais estime qu'il fait de Bobby Sands une "icône".

Le lendemain matin, le Belfast Telegraph ne met pas l'événement à la "une". Le quotidien local y consacre sa huitième page sous le titre : "Les temps ont changé et pas un manifestant n'a protesté contre la première du film sur la grève de la faim." D'ailleurs les journalistes de Belfast s'intéressent plus à Michael Fassbender, qui a grandi en Irlande, qu'à Steve McQueen. Ce dernier, qui s'est bien gardé de toute polémique pendant son séjour à Belfast, a présenté son film comme une preuve de la renaissance culturelle de l'Irlande du Nord.

C'est aussi ce que veut croire Brian Henry Martin. Ce documentariste qui préside aujourd'hui le Festival de cinéma de Belfast est né dans la communauté protestante en 1971 et a grandi pendant les "troubles". Pour lui Bobby Sands, ce sont les drapeaux noirs hissés dans toute l'Irlande catholique, les démonstrations de force de l'IRA. "Nous avons vécu avec le meurtre, sans pouvoir voir plus loin que le jour qui venait", explique-t-il. Après l'accord du Vendredi saint, en 1998, avec d'autres jeunes artistes et intellectuels il a voulu faire renaître la création dans sa ville divisée. Il voit dans le succès de la première de Hunger, et dans le calme qui l'a entouré, un signe de "guérison". Pour ajouter, "il faut que ça se passe aussi dans la vraie vie, le cinéma n'est qu'un morceau du puzzle".

Thomas Sotinel Article paru dans l'édition du 27.11.08

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Rêve de la fin

portrait Brendan McFarlane et Jennifer McCann. Anciens de l’IRA, aujourd’hui membres du Sinn Féin, ils ont bien connu Bobby Sands, mort des suites d’une grève de la faim en 1981 et sujet du film «Hunger».

Jennifer McCann et Brendan McFarlane sont irlandais. Elle est brune et discrète. Il a les cheveux blancs, parle sans frein, mais ne se livre pas. Ils ont les joues roses et les yeux bleus. Ils sont amis, républicains, anciens de l’IRA (Armée républicaine irlandaise), membres du Sinn Féin. Ils ont connu au plus près Bobby Sands, mort après soixante-cinq jours de grève de la faim le 5 mai 1981. Ils ont eu plusieurs vies.

On pourrait commencer leur histoire là. Jennifer n’est pas dans ce café parisien, elle n’a pas encore 47 ans. Elle en a 15 ou 16 quand elle rencontre Bobby Sands à Belfast. «Sa famille habitait à deux rues de la mienne. Il travaillait pour la communauté. Je me souviens qu’il était déjà dynamique, un peu à part, toujours la guitare à la main. Il nous inspirait.» A 18 ans, Jennifer a déjà été arrêtée à cinq reprises. Quelques heures après l’une de ces interpellations, elle reçoit au parloir un mot de Bobby. «J’ai appris que tu étais en prison, je suis désolé. S’il y a quoi que ce soit que je puisse faire…» Quand il lui écrit, voilà plusieurs mois que Bobby Sands et ses camarades emprisonnés dans le camp de Long Kesh ont commencé la Blanket Protest - ils vivent nus sous une couverture, car ils refusent les vêtements destinés aux droits communs. Ils réclament le statut de prisonniers politiques qu’on leur a retiré en 1976 - puis c’est la Dirty Protest - les matons leur ayant confisqué les tinettes dans les cellules, ils se tiennent dans leur pisse et leur merde, dont ils tapissent les murs. «Bobby était comme ça», dit-elle en baissant le regard.

Brendan McFarlane, surnommé «Bik», n’est pas encore le musicien militant d’aujourd’hui, ce presque sexagénaire intense et amène. Il a côtoyé Sands plusieurs années à Long Kesh. «Il nous disait d’écrire comme lui le faisait sans cesse. Des poèmes, des chansons, des articles. Un jour, j’ai écrit un texte pour un journal républicain. Il l’a lu et m’a dit : "putain, c’est vraiment trop sentimental" et m’a ordonné de le jeter avec mes déchets dans un coin de ma cellule. Je l’ai fait. J’ai réécrit des idées simples et directes. "Ça, c’est brillant, putain".» Et l’ancien prisonnier de s’esclaffer avant de reprendre : «Il avait une mémoire prodigieuse, nous racontait les livres qu’il avait lus. Nous apprenait le gaélique et même un peu de français. C’était un penseur poétique.» Des années après, Jennifer et Brendan n’admirent pas l’homme. Ils le respectent.

On pourrait commencer leur histoire là. Dans les années 80, Brendan est en prison à vie pour l’attaque d’un bar qui sert de quartier général à la milice loyaliste de l’Ulster Volunteer Force. Cinq personnes sont tuées, dont quatre civils. Mais il est «du genre qui fait des tunnels, du genre qui s’échappe», comme il dit sans malice. Après une première tentative, il participe à «la grande évasion» de 1983 qui voit trente-huit républicains fuir Long Kesh ; dix-neuf seront rapidement repris. Lui sera arrêté aux Pays-Bas en 1986. Dans son récit, ce ne sont que des épisodes. Il a été trop marqué par tous pour s’arrêter sur un seul.

Jennifer aussi est prisonnière alors. Condamnée à vingt ans pour une embuscade contre des policiers, elle est détenue à la prison pour femmes d’Armagh. Elle participe à la No Wash Protest - la grève de l’hygiène - comme les hommes de Long Kesh. Au bout de dix ans, elle est libérée. «Je n’ai pas de regrets. J’ai connu tant de bons amis. J’en ai perdu aussi beaucoup.» Elle s’interrompt. Elle ne rechigne pas à se raconter mais parle des siens plutôt que d’elle.

On pourrait commencer leur histoire là. Le 9 avril 1981, Bobby Sands est élu à Westminster. Il est déjà très affaibli. Il mourra moins d’un mois plus tard. A 27 ans. Il y a vingt-sept ans. Son agonie occupe la dernière partie de Hunger, premier long-métrage de l’artiste contemporain anglais Steve McQueen. Tout y est bleu et glacé comme le sang. Le film est une réussite totale, dense et aérien, compact et rêveur. Violent. «Puissant», dit Brendan McFarlane qui est à Paris avec Jennifer pour une projection en avant-première. «Grâce au film, la presse anglaise a enfin admis que ça s’est passé ici. Ce n’est pas Guantánamo ou Abou Ghraib. C’est un grand pas pour nous», dit Jennifer. Brendan n’a pas été pas gréviste. Choisi par Bobby Sands pour prendre sa suite comme officier commandant de Long Kesh - «parce que toi, tu me laisseras mourir», avait dit Sands -, il désignera l’un après l’autre les neuf républicains volontaires qui mourront eux aussi, avant que la grève ne soit suspendue fin 1981.

On pourrait commencer leur histoire là. Jennifer est née en 1960 dans une famille pauvre. Comme Bobby Sands, elle a grandi dans un quartier unioniste - son père est protestant, sa mère catholique - et a connu les moqueries, les brimades, la violence infligée aux enfants qui portent l’uniforme de l’école catholique. L’un comme l’autre déménageront dans un quartier républicain. Mais le souvenir du tabassage d’un volontaire de l’IRA la pousse à devenir membre de Cumann na mBan, le mouvement de jeunes femmes de l’IRA. Comme une évidence, «puisque l’on baignait dans cette lutte depuis l’enfance».

Pour Bik aussi, ce fut «un choix évident». Mais pas immédiat. Entre 15 et 17 ans, le jeune Brendan étudie au Pays de Galles… pour devenir prêtre. «Ma famille était catholique, mais pas républicaine.» Issu lui aussi d’un milieu populaire, il renonce au séminaire pour intégrer l’IRA en 1969. Aujourd’hui, il «n’en discutera avec personne», mais il a perdu la foi. Jennifer non.

On pourrait commencer leur histoire là. Jennifer McCann a été élue en 2007 à l’Assemblée locale d’Irlande du Nord, sous les couleurs du Sinn Féin. «Il faut que toutes les parties reconnaissent leur responsabilité dans le conflit. Le mouvement républicain l’a fait. Une partie des protestants aussi. Par contre, les Britanniques disent : "Nous n’avons fait que maintenir l’ordre en Irlande du Nord." Il faut qu’ils franchissent le pas. A la fin, les victimes sont toutes des victimes.» Jennifer est mariée avec un ancien prisonnier républicain et mère de trois jeunes enfants. Elle écoute de la musique irlandaise et le disque lyrico-pop Il Divo. Elle lit des romans. En ce moment un ouvrage sur Genghis Khan.

Brendan McFarlane est sorti de prison en 1997. Aujourd’hui, il est aussi connu pour son rôle comme conseiller politique du Sinn Féin que comme musicien. Avec son groupe Tuan, il joue de la musique irlandaise. Populaire, mais pas traditionaliste. Il est marié et père de trois enfants. Pour eux, il parle «de finir le business» avec les protestants et les Britanniques. «Nous, on se dit qu’on a eu raison avec la grève de la faim au vu du processus et de l’histoire.» Depuis mai 2007, le gouvernement d’Irlande du Nord est codirigé par les républicains et les unionistes.«Tous les jours, on se dit que le sacrifice de Bobby ne doit pas être oublié. Pour nous, c’était hier.» Jennifer et Brendan, comme tous les membres du Sinn Féin, touchent le même salaire. Les primes d’élus sont reversées au parti pour ses actions. Ils suivent la ligne, comme avant. Ils ne la subissent pas. Ils la portent. Ils l’incarnent.

Jennifer McCann et Brendan McFarlane sont irlandais. Ils ont eu plusieurs vies. On pourrait commencer leur histoire maintenant.

FRANÇOIS MEURISSE

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21 août 2008

Ian Paisley Junior demande que l'on tire sans sommation sur les militants de l'IRA

BELFAST — Le fils du pasteur Ian Paisley, connu comme le leader extrémiste des loyalistes irlandais des années 60 et 70, est un élu au parlement de Belfast. Réagissant à un tir de rocket manqué le weekend dernier, il a déclaré lundi "Si les dissidents sont descendus à vue, la communauté acceptera cette utilisation nécessaire de la force létale afin de prévenir l'émergence de la dissidence républicaine (if dissidents are shot on sight, the community will accept that it is a necessary use of lethal force to prevent dissident republicanism from growing.)

Philippe Argouarch Publié le 19/08/08

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